Etudes destinées à identifier les dangers et risques sanitaires associés à l’exposition au chlordécone

Actualisé le 29 avril 2022

Le chlordécone

Caractéristiques physico-chimiques
Le chlordécone (n° CAS 143-50-0) est un composé organochloré de synthèse absent à l’état naturel dans l’environnement. Il possède une structure chimique en cage avec dix atomes de chlore et une fonction cétone. Sa formule chimique est C10Cl10O et sa masse molaire de 490,6 g/mol. Les principales propriétés physico-chimiques du chlordécone sont : a) une forte affinité et capacité de rétention pour les sols organiques (carbone organique), b) une affinité élevée pour les composés hydrophobes, c) une faible volatilité, d) une faible solubilité dans l’eau.

Utilisation aux Antilles françaises
Les premières utilisations du chlordécone aux Antilles se situent vers 1973 pour lutter contre le charançon du bananier. Son usage sera interrompu quelques années plus tard, suite à l’arrêt de sa production et son interdiction aux Etats-Unis. Il sera réintroduit à partir de 1981 et employé dans les cultures bananières jusqu’en 1993. La pollution de sols et la contamination de la faune sauvage par le chlordécone aux Antilles ont été documentées pour la première fois par des chercheurs de l’INRA en 1977 et 1980 respectivement. Cependant, ce n’est qu’à partir de 1999 qu’on a constaté l’extension de cette pollution aux eaux destinées à la consommation humaine ainsi qu’à diverses denrées alimentaires locales, végétales et animales, terrestres et aquatiques. De nos jours, la pollution des sols au chlordécone persiste du fait de son exceptionnelle résistance à la dégradation biotique et abiotique. Par le biais de l’alimentation, les populations continuent à y être exposées.

Absorption, métabolisme et distribution du chlordécone dans l’organisme
La voie orale constitue la principale voie de pénétration du chlordécone dans l’organisme. Après absorption intestinale, il est partiellement métabolisé dans le foie en chlordécone-alcool puis excrété dans les intestins par les voies biliaires sous la forme d’un glucuro-conjugué. Toutefois, seule une faible fraction est éliminée par les fèces, le restant étant soumis à une importante réabsorption intestinale. Le chlordécone se distribue dans l’ensemble des tissus et s’accumule préférentiellement dans le foie. En dépit de son affinité pour les composés hydrophobes, le chlordécone s’accumule relativement peu dans les tissus graisseux. Cela est expliqué par son mode de transport dans la circulation sanguine qui se fait préférentiellement par liaison à l’albumine et aux lipoprotéines de haute densité (HDL).

Toxicité du chlordécone

Les premières données toxicologiques du chlordécone datent du début des années 1960 et ont été rapportées dans son dossier d’autorisation et d’enregistrement comme pesticide aux Etats-Unis. Elles soulignaient que l’administration par voie orale de la molécule à de rats de laboratoire provoque des troubles neurologiques caractérisés par des tremblements corporels et des membres, une atrophie testiculaire et des lésions hépatiques tumorales. De nombreuses études chez diverses espèces animales (mammifères, oiseaux, poissons) ont ultérieurement confirmé ce profil toxicologique. Le chlordécone traverse la barrière placentaire et l’exposition des femelles gestantes porte atteinte au développement pré et postnatal, notamment sur le plan neurologique moteur, comportemental, et sexuel. Le chlordécone présente une particularité toxicologique supplémentaire, celle de potentialiser les effets hépatiques induits par des agents hépatotoxiques. Des études de cancérogenèse chez l'animal de laboratoire sont à l'origine de son classement, en 1979, comme cancérogène possible pour l'Homme par le Centre International de Recherche sur le cancer (OMS). Les mécanismes biologiques conduisant aux manifestations toxiques du chlordécone sont encore mal compris. Cependant, plusieurs modes d’actions ont été décrits. Le chlordécone inhibe des ATPases membranaires (enzymes qui interviennent dans le métabolisme énergétique), interagit avec des multiples neurotransmetteurs et présente des propriétés hormonales de type œstrogénique et progestagénique. A cet égard, il est reconnu comme perturbateur endocrinien.

Chez l’Homme, la toxicité du chlordécone a été mise en évidence suite à un épisode d’empoissonnement des employés d’une usine fabriquant le pesticide à Hopewell (Virginie, États-Unis). Des atteintes neurologiques spécifiques (tremblements intentionnels des membres, incoordination motrice, troubles de l’humeur, de l’élocution et de la mémoire récente, mouvements anarchiques des globes oculaires…), atteintes testiculaires (diminution du nombre et de la mobilité des spermatozoïdes) et une hépatomégalie fonctionnelle ont été identifiées et regroupées sous le terme de Syndrome du Képone.  La survenue et la sévérité des troubles ont été retrouvées corrélées positivement à la concentration plasmatique en chlordécone, permettant ainsi d’établir un seuil pour la manifestation d’un signe ou d’un symptôme clinique de l’ordre de 1 mg par litre de sang. Au fil des années, ces troubles se sont avérés en grande partie réversibles après l’arrêt de l'exposition et en lien avec la diminution des concentrations de chlordécone dans le sang. Dans ces circonstances d’arrêt définitif de l’exposition, la demi-vie du chlordécone dans le sang a été estimée entre 120 et 160 jours.

A ce jour, 731 publications traitant du chlordécone sont référencées sur la base bibliographique PubMed.

Etudes réalisées

Dès le début des années 2000, l’UMR_S 1085 de l’Inserm – IRSET en partenariat étroit avec le CHU de la Guadeloupe a développé un programme de recherches visant à identifier les risques sanitaires associés à l’exposition environnementale au chlordécone. Ces travaux ont été financés principalement par l’Inserm, la Direction Générale de la Santé, l’Agence Nationale de la Recherche, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail, le Programme Pluri-Formations du Ministère en charge de la recherche, le programme de recherche du Ministère en charge de l’Outre-mer, le Programme Hospitalier de Recherche Clinique, l’Association pour la recherche sur les tumeurs de la prostate, la Fondation ARC pour la recherche sur le cancer, la Ligue contre le cancer, la Fondation de France et l’ARS Guadeloupe.

Exposition des populations
Les études épidémiologiques décrites ci-dessous ont employé une méthode directe pour évaluer l’exposition au chlordécone des populations antillaises. Cette méthode est basée sur la mesure de la concentration de la molécule dans des matrices biologiques (principalement le sang). Cette approche a l’avantage de prendre en compte toutes les voies d’exposition (orale, cutanée et aériennes).

Tenant compte de la demi-vie plasmatique du chlordécone chez l’Homme dans le sang (131 jours en moyenne) et de l’apport régulier via l’alimentation contaminée, la mesure de sa concentration dans le sang est un excellent indicateur à l’équilibre de l’exposition sur des longues périodes antérieures pour une population.

Les résultats, obtenus sur près de 4000 personnes au cours de ces 15 dernières années, ont montré la présence du chlordécone dans le sang à des taux de détection atteignant les 90%, chez les populations et sous-populations étudiées (adultes, femmes enceintes, nouveau-nés, jeunes enfants) et à des concentrations d’un ordre de grandeur du microgramme par litre de sang (μg/L). Le chlordécone a également été retrouvé dans le lait maternel mais à des concentrations bien moins élevées qu’attendues tenant compte de son caractère hydrophobe. Cela s’explique par son transport préférentiel par les lipoprotéines de type HDL, le lait maternel étant exempt de triglycérides et de cholestérol de type HDL.

Un modèle pharmacocinétique à base physiologique (PBPK) a été développé dans le cadre de l’étude PK CHLOR Antilles [30]. Ce modèle est capable de simuler les concentrations sanguines de chlordécone et d'estimer la dose externe correspondante en utilisant l'approche de dosimétrie inverse. Le modèle PBPK permettra, entre autre, d'améliorer les évaluations quantitatives du risque sanitaire et de réévaluer si besoin les valeurs toxicologiques de référence pour mieux protéger les populations.

Fertilité masculine

Une étude a été réalisée au début des années 2000 en Guadeloupe parmi des travailleurs salariés du secteur agricole de la banane et salariés de secteurs non agricole. Quand bien même les travailleurs du secteur agricole bananier présentaient des concentrations plus élevées en chlordécone dans le sang que les travailleurs de secteurs non agricoles, aucune différence significative n’a été observée entre eux pour ce qui concerne les caractéristiques du sperme et le délai nécessaire à concevoir leur dernier enfant [1]. De plus, et indépendamment du secteur d’emploi, aucune corrélation significative n’a été observée entre les concentrations en chlordécone dans le sang et les caractéristiques du sperme [2]. Ces résultats ne sont pas surprenants tenant compte du niveau d’exposition au chlordécone constaté dans cette étude (valeur médiane de 5 μg/L, valeur maximale de 104 μg/L), bien en dessous du seuil (~ 1000 μg/L) à partir duquel des atteintes des caractéristiques du sperme ont été observées chez les ouvriers de l’usine de production du chlordécone à Hopewell (Etats-Unis) au milieu des années 1970. Par ailleurs, quand bien même les participants eurent été fortement exposés dans le passé (la plupart des salariés du secteur bananier participant à cette étude ont été en contact professionnel avec le chlordécone avant 1993), la réversibilité des atteintes spermatiques après arrêt de l’exposition professionnelle pourrait expliquer l’absence d’associations au moment de la réalisation de cette étude. 

La plupart des participants étant nés avant l’introduction du chlordécone aux Antilles, ils n’ont pu être exposés au cours de leur vie intra-utérine. Le chlordécone ayant la capacité de traverser la barrière placentaire, la question d’un effet de cette substance lors d’une exposition prénatale sur la fertilité de la descendance restait sans réponse. Pour apporter des premiers éléments de réponse, des souris gestantes ont été exposées à des faibles doses de chlordécone par voie orale [3]. Cette exposition ponctuelle entraine à la troisième génération, chez les souris mâles, une diminution du nombre de spermatozoïdes. Bien que la souris constitue un bon modèle animal pour étudier les effets épigénétiques transmissibles, on ignore la portée effective de ces observations sur la fertilité des hommes résidants aux Antilles ayant été exposés au chlordécone lors de leur vie prénatale.

Fertilité féminine
A ce jour, il n’existe aucune donnée épidémiologique concernant un impact éventuel du chlordécone sur la fertilité féminine.  Néanmoins, une étude expérimentale a montré que l’exposition de souris gestantes au chlordécone entraine, chez la portée femelle, un retard de puberté et une atteinte du développement normal des follicules ovariens, notamment une réduction du nombre de follicules primordiaux et une augmentation des follicules atrétiques [19]. Ces altérations sont associées à des modifications épigénétiques.

Déroulement de la Grossesse

La cohorte mère-enfant Timoun a été mise en place en Guadeloupe pour étudier l’impact des expositions au chlordécone sur le déroulement et les pathologies associées à la grossesse ainsi que sur le développement pré et postnatal des enfants. De 2004 à 2007, 1068 femmes ont été incluses au cours de leur 3ème trimestre de grossesse. L’exposition maternelle au chlordécone a été estimée par son dosage dans le sang prélevé à l’occasion de l’accouchement.

Aucune association n’a été retrouvée entre l’exposition maternelle au chlordécone et le risque de survenue de diabète gestationnel ou de pré-éclampsie [4]. Par contre, une association inverse a été observée avec le risqué d’hypertension gestationnelle [4]. Cette association négative pourrait être expliquée par un mécanisme hypotensif en lien avec la capacité du chlordécone à interagir avec le système nerveux sympathique et/ou avec la progestérone, bien connus pour leurs influences sur le tonus vasculaire. 

L'exposition maternelle au chlordécone a été retrouvée significativement associée et de manière positive à un risque accru de prématurité (accouchement avant la 37ème semaine d’aménorrhée) ainsi qu’à une réduction de la durée de la grossesse [5]. Ces associations ont été observées quel que soit le mode d’entrée au travail d’accouchement, spontané ou induit, et sont compatibles avec les propriétés hormonales œstrogéniques et progestagéniques de la molécule.

L’étude TIMOUN a permis également d’identifier d’autres facteurs de risque de prématurité tels que certaines pathologies de la grossesse (hypertension artérielle gravidique, diabète gestationnel, infections urinaires, asthme, lupus), un âge maternel élevé et vivre sans conjoint [18]. Les épisodes de brume de sable, tout comme une résidence à proximité de certaines décharges à ciel ouvert ont été également identifiées comme facteur de risque de prématurité [1516] [. Enfin, un régime alimentaire de type méditerranéen pendant la grossesse est associé à une diminution du risque de prématurité spécifiquement chez les femmes en surpoids ou obèses [17].

Développement de l’enfant

Les enfants nés de la cohorte Timoun ont fait l’objet d’un suivi longitudinal dès la naissance jusqu’à l’âge de 7 ans et qui se poursuit actuellement à l’âge péri-pubertaire. A la naissance, l’exposition in utero du nouveau-né au chlordécone a été estimée par la mesure de sa concentration dans le sang de cordon (exposition prénatale). L’exposition postnatale au chlordécone à l’âge de 7 ans a été estimée par la mesure de sa concentration dans le sang à ce même âge.

  • Malformations.

Aucune association n’a été observée entre l'exposition in utero et le risque de survenu de malformations congénitales ni avec le risque de survenue de testicules non descendus (cryptorchidie) [20]. Une analyse basée sur l’exposition maternelle au chlordécone a également conclu à une absence d’association. Ces résultats montrent que l'exposition prénatale aux niveaux environnementaux de chlordécone actuellement observés n’est pas de nature à entraîner un sur-risque de malformations congénitales.

  • Développement staturo-pondéral.

L’exposition prénatale au chlordécone n’apparait pas associée à une modification du poids de l’enfant à la naissance [8]. Cependant, une diminution du poids de naissance, a été observée chez les enfants dont la maman présentait un gain de poids gestationnel élevé ou excessif [9]. L’exposition prénatale au chlordécone a été retrouvée par ailleurs associée à un indice de masse corporelle plus élevé chez les garçons uniquement à l’âge de 3 mois alors que chez les filles une association similaire a été constatée à 7 et 18 mois [10].  A l’âge de 7 ans, ni l’exposition prénatale ni l’exposition postnatale ont été retrouvées associées à des modifications d’un score composite d’adiposité, intégrant le score z de l'indice de masse corporelle, le pourcentage de masse grasse, la somme de l'épaisseur du pli cutané tricipital et sous-scapulaire et le rapport périmètre abdominal sur taille [31]. Cependant, certaines associations et leurs directions, bien que statistiquement non significatives, rappellent celles observées lors du suivi des enfants de la naissance jusqu’à l’âge de 18 mois [10]. Seul le suivi des enfants à l’âge péri-pubertaire permettra d’infirmer ou de confirmer l’influence de l’exposition au chlordécone sur le développement pondéral des enfants.

  • Neuro-développement (moteur, comportemental et cognitif).

A l’âge de 7 mois, l’exposition prénatale au chlordécone a été retrouvée associée à une réduction du score de préférence visuelle pour la nouveauté ainsi qu’à un plus faible score sur l’échelle du développement de la motricité fine [7]. L’exposition au chlordécone via l’allaitement n’est apparue associée à aucun des aspects du développement neuro-moteur et neurocomportemental évalué.

A l’âge de 18 mois, l’exposition prénatale au chlordécone a été retrouvée associée de manière significative à une réduction du score de l’échelle du développement de la motricité fine [8]. Une analyse stratifiée par sexe a montré que cette association est prépondérante chez les enfants de sexe masculin. Ces observations sont à rapprocher à la diminution de la mémoire à court terme (mémoire récente) et aux tremblements d’intention constatés chez les ouvriers exposés professionnellement au chlordécone à Hopewell et pourraient être expliquées par sa capacité à interagir avec divers neurotransmetteurs et par ses propriétés hormonales oestrogéniques.

A l’âge de 7 ans, l’exposition prénatale a été retrouvée associée à un profil plus régulier de tremblements des mains [27], ce qui pourrait être prédictif d’effets indésirables sur le plan neurologique à un âge ultérieur. De tels signes rappellent les tremblements des membres observés lors de l’épisode d’empoisonnement des travailleurs de l’usine de production du chlordécone à Hopewell (USA) ainsi que les tremblements corporels constatés expérimentalement chez les rongeurs. L’exposition postnatale au chlordécone est associée à des moins bons scores estimant le traitement de l’information visuelle [27] ainsi qu’à une moins bonne sensibilité aux contrastes visuels [24]. Aucune modification significative de la préférence en matière de jouets sexués de la part des garçons et des filles n’a été constatée en lien avec les niveaux d'exposition prénatale ou postnatale au chlordécone [22].

  • Impact hormonal.

A l’âge de 3 mois, l’exposition prénatale au chlordécone a été retrouvée associée de manière significative à une augmentation des concentrations circulantes en hormone thyréostimuline (TSH) produite par l’hypophyse et régulant la sécrétion des hormones thyroïdiennes [6].

A l’âge de 7 ans, l’exposition prénatale au chlordécone a été retrouvé associée à une augmentation de la TSH (uniquement chez les filles et sans modification des fractions actives des autres hormones thyroïdiennes, tri-iodothyronine et thyroxine) ainsi qu’à celles des hormones sexuelles stéroïdiennes (déhydroépiandrostérone, testostérone et dihydrotestostérone) autant chez les garçons que chez les filles [28].  Il est à noter que ces associations sont non-monotones en U inversé. Aucune association n’a été observée en lien avec l’œstradiol ainsi qu’avec les concentrations circulantes en hormones métaboliques (IGF-1, leptine et adiponectine).  Bien que les concentrations circulantes hormonales se situent dans le rang des valeurs normales attendues aux âges de 3 mois et de 7 ans, on ignore la portée sanitaire en termes cliniques de ces observations à un âge ultérieur de la vie.

Cancer de la prostate

Une première étude cas-témoins en population générale en Guadeloupe a montré une association significative entre l’exposition au chlordécone et le risque de survenue d’un cancer de la prostate [11]. Un risque significativement augmenté de survenue de la maladie apparait lorsque les concentrations sanguines en chlordécone dépassent 1μg/L. Cette association n’est pas modifiée par la prise en compte d’autres polluants persistants tels que le DDE (principal métabolite du DDT) et les polychlorobiphényles [12]. Le risque n’apparaît pas distribué de manière homogène. Il est significativement augmenté, pour la classe la plus élevée d’exposition, parmi ceux ayant déclaré des antécédents familiaux au premier degré (père, frères) de cancer de la prostate ou parmi ceux ayant résidé temporairement (plus d’un an) dans un pays occidental/industrialisé avant la survenue de la maladie.

Une deuxième étude de type cohorte prospective, consistant à suivre au cours du temps des patients présentant au diagnostic une forme localisée de cancer de la prostate et traités par prostatectomie totale (ablation de la prostate) a montré que l’exposition au chlordécone (estimée avant l’intervention chirurgicale) est associé à un risque significativement augmenté de récidive biochimique [14]. La récidive biochimique (sans symptomatologie clinique) est reconnue comme étant un facteur de risque de survenue ultérieure de métastases et incite à proposer une deuxième ligne de traitement.

Une étude expérimentale conduite chez la souris gestante a montré que l’exposition au chlordécone entraine, chez la portée mâle, une augmentation du nombre de lésions de la glande prostatique dénommées Néoplasies Intraépithéliales de la Prostate [25]. Chez l’homme, ces lésions, notamment lorsqu’elles sont de haut grade, sont considérées comme des états précancéreux. Ces lésions, également observables à la troisième génération apparaissent corrélées à des changements d’intensité de certaines marques épigénétiques (méthylation des histones) ainsi que de l’expression de nombreux gènes impliquées dans des fonctions cellulaires essentielles (différentiation cellulaire, processus de développement, signalisation cellulaire) et dans la voie de synthèse des hormones stéroïdiennes, elles-mêmes impliquées dans le développement de la prostate.  Les conclusions de cette étude conduite chez la souris ne peuvent, comme pour toute étude expérimentale chez l’animal, être formellement extrapolées à l’homme. Cependant, elles ajoutent des éléments de vraisemblance aux observations épidémiologiques associant l’exposition au chlordécone à un risque augmenté de survenue de cancer de la prostate.

Le chlordécone agit comme agoniste des récepteurs alpha et comme antagoniste des récepteurs beta des œstrogènes. Leur stimulation favorise la prolifération cellulaire (récepteur alpha) ou l’inhibe (récepteur beta). L’interaction du chlordécone avec ces deux récepteurs exprimés dans la prostate humaine pourrait résulter dans une balance globale favorisant la prolifération cellulaire, laquelle, couplée aux propriétés de la molécule en tant que promoteur tumoral mais aussi à sa capacité à développer de nouveaux vaisseaux sanguins favoriserait le développement et/ou la croissance tumorale. Le chlordécone présente diverses propriétés susceptibles d’interagir avec la signalisation du microenvironnement tumoral et dans la progression métastatique. L’ensemble de ces éléments confèrent donc une plausibilité biologique aux associations observées et apportent des éléments en faveur d’une association causale entre exposition au chlordécone et cancérogenèse prostatique. En 2013, l'expertise collective de l'Inserm "Pesticides : effets sur la santé" a estimée comme forte la présomption d'un lien entre l'exposition au chlordécone et la survenue du cancer de la prostate". La mise à jour de cette expertise en 2021 [23] a confirmé cette présomption de lien et souligné : " En accord avec les conclusions de l’expertise collective de 2013 et à la lumière des données scientifiques existantes à ce jour, il apparait que la relation causale entre l’exposition au chlordécone et le risque de survenue du cancer de la prostate est vraisemblable". En 2021, l’Anses dans son rapport d’expertise collective « Maladies professionnelles – Cancer de la prostate en lien avec les pesticides dont le chlordécone » [29] conclut « à une relation causale probable entre chlordécone et risque de cancer de la prostate ».

Modifications épigénétiques
Comme indiqué ci-dessus, des études expérimentales chez la souris ont montré que l’exposition au chlordécone pendant la gestation est associée à des modifications d’intensité et de distribution des marques épigénétiques [3, 19, 25]. Une étude réalisée à partir de sang du cordon des enfants nés de la cohorte TIMOUN a permis de montrer que l’exposition au chlordécone est associée à une diminution de l’intensité et à une modification de la distribution de certaines marques épigénétiques (méthylation des histones) ainsi qu’à une diminution de la méthylation au niveau des transposons [26].  L’ensemble de ces observations confère de la vraisemblance à l’extrapolation, de l’animal vers l’humain, des modifications phénotypiques présentes chez la descendance des souris gestantes exposées au chlordécone.

Travailleurs de la banane (1973-1993) et causes de décès
En partenariat avec Santé Publique France, la reconstitution d’une cohorte historique de travailleurs du secteur bananier, en Guadeloupe et en Martinique et potentiellement exposés professionnellement au chlordécone de 1973 et 1993, est en cours d'analyse. L’objectif est de comparer les causes de décès, notamment par cancer, avec celles observées dans la population générale. Une première analyse [21] a porté sur la mortalité et les causes de décès, notamment par cancer, sur la période 2000 à 2015, des travailleurs de ce secteur et sans préjuger de leur exposition professionnelle effective au chlordécone. Des excès significatifs de décès ont été observés pour le cancer de l'estomac chez les femmes ayant travaillé (salariées ou en charge d’une exploitation) dans le secteur bananier et pour le cancer du pancréas mais uniquement chez les femmes en charge d’une exploitation bananière. La mortalité par cancer de la prostate était similaire à celle de la population générale chez les hommes ayant travaillé dans une exploitation bananière (salariés ou en charge d'une exploitations) et non significativement élevée chez les salariés du secteur bananier.

Etudes en cours

Développement de l’enfant
De nombreuses données acquises au cours du suivi des enfants nés de la cohorte Timoun sont en cours d’analyse, notamment à l’âge de 7 ans, portant sur l’impact des expositions pré et postnatales au chlordécone sur le développement staturo-pondéral, cardio-métabolique et neurocomportemental.  Le suivi des enfants à l’âge péri-pubertaire est prévu pour 2022.

Cancer de la prostate
Une nouvelle étude de cohorte prospective est en cours de mise en place (Cohorte KP-Caraïbes-Breizh). Il s’agit de suivre de manière longitudinale au cours du temps des patients atteints de cancer de la prostate (cas incidents) avec comme objectif de caractériser les déterminants environnementaux, professionnels, cliniques et génétiques d’évolution (récidive, métastases…) et des complications (urinaires, sexuelles…) de la maladie en fonction des options et parcours thérapeutiques. Cette étude, associant onze équipes cliniques ou de recherches, portera une attention particulière aux contaminants environnementaux (dont le chlordécone) et sera réalisée aux Antilles et en Bretagne.

Evolution des hépatites chroniques actives
Une étude chez la souris a montré que le chlordécone potentialise la fibrose hépatique au cours de l’hépatite chronique induite par des agents hépatotoxiques [13]. L’étude épidémiologique Hepatochlor a été réalisée ces dernières années pour étudier l’influence des expositions au chlordécone sur l’évolution des hépatites chroniques actives induites par des agents hépatotoxiques (alcool, virus des hépatites B et C) chez les populations antillaises. Les données acquises sont en cours d’analyse.

Co-exposition au chlordécone et au virus Zika et santé de l’enfant
L'étude ZIP (Zika Interactions Pesticides) est en cours de réalisation et vise à étudier l’interaction entre l’exposition simultanée in utéro à des pesticides neurotoxiques (dont le chlordécone) et au virus Zika, dans la survenue d’anomalies du développement du système nerveux central des enfants.  Il s’agit d’une étude ancillaire de la cohorte ZIKA-DFA-FE coordonnée par le CIC Inserm - Antilles Guyane.

Principales publications

[1] Multigner L, Kadhel P, Pascal M, Huc-Terki F, Kercret H, Massart C, Janky E, Auger J, Jégou B. Parallel assessment of male reproductive function in workers and wild rats exposed to pesticides in banana plantations in Guadeloupe. Environ Health 7:40, 2008
[2] Multigner L, Kadhel P, Huc-Terki F, Thome, JP, Janky, E, Auger, J. Exposure to chlordecone and male fertility in Guadeloupe (French West Indies). Epidemiology 17: 6, S372, 2006
[3] Gely-Pernot A, Hao C, Legoff L, Multigner L, D'Cruz SC, Kervarrec C, Jégou B, Tevosian S, Smagulova F. Gestational exposure to chlordecone promotes transgenerational changes in the murine reproductive system of males. Sci Rep. 2018 Jul 6;8(1):10274.
[4] Saunders L, Kadhel P, Costet N, Rouget F, Monfort C, Thomé JP, Guldner L, Cordier S, Multigner L. Hypertensive disorders of pregnancy and gestational diabetes mellitus among French Caribbean women chronically exposed to chlordecone. Environ Int 68: 171-6, 2014
[5] Kadhel P, Monfort C, Costet N, Rouget F, Thomé JP, Multigner L, Cordier S. Chlordecone exposure, length of gestation, and risk of preterm birth. Am J Epidemiol 179: 536-44, 2014
[6] Cordier S, Bouquet E, Warembourg C, Massart C, Rouget F, Kadhel P, Bataille H, Monfort C, Boucher O, Muckle G, Multigner L. Perinatal exposure to chlordecone, thyroid hormone status and neurodevelopment in infants: The Timoun cohort study in Guadeloupe (French West Indies). Environ Res 138:271-8, 2015
[7] Dallaire R, Muckle G, Rouget F, Kadhel P, Bataille H, Guldner L, Seurin S, Chajès V, Monfort C, Boucher O, Thomé JP, Jacobson SW, Multigner L, Cordier S. Cognitive, visual, and motor development of 7-month-old Guadeloupean infants exposed to chlordecone. Environ Res 118:79-85, 2012
[8] Boucher O, Simard MN, Muckle G, Rouget F, Kadhel P, Bataille H, Chajès V, Dallaire R, Monfort C, Thomé JP, Multigner L, Cordier S. Exposure to an organochlorine pesticide (chlordecone) and development of 18-month-old infants. Neurotoxicology 35:162-8, 2013
[9] Hervé D, Costet N, Kadhel P, Rouget F, Monfort C, Thomé JP, Multigner L, Cordier S. Prenatal exposure to chlordecone, gestational weight gain, and birth weight in a Guadeloupean birth cohort. Environ Res 151:436-44, 2016
[10] Costet N, Pelé F, Comets E, Rouget F, Monfort C, Bodeau-Livinec F, Linganiza EM, Bataille H, Kadhel P, Multigner L, Cordier S. Perinatal exposure to chlordecone and infant growth. Environ Res 142:123-34, 2015
[11] Multigner L, Ndong JR, Giusti A, Romana M, Delacroix-Maillard H, Cordier S, Jégou B, Thome JP, Blanchet P. Chlordecone exposure and risk of prostate cancer. J Clin Oncol 28:3457-62, 2010.
[12] Emeville E, Giusti A, Coumoul X, Thomé JP, Blanchet P, Multigner L. Associations of Plasma Concentrations of Dichlorodiphenyldichloroethylene and Polychlorinated Biphenyls with Prostate Cancer: A Case-Control Study in Guadeloupe (French West Indies). 2015; Environ Health Perspect 123:317-23, 2015
[13] Tabet E, Genet V, Tiaho F, Lucas-Clerc C, Gelu-Simeon M, Piquet-Pellorce C, Samson M. Chlordecone potentiates hepatic fibrosis in chronic liver injury induced by carbon tetrachloride in mice. Toxicol Lett. 2016 Jul 25;255:1-10.
[14] Brureau L et al. Endocrine Disrupting-Chemicals and Biochemical Recurrence of Prostate Cancer after Prostatectomy: A cohort study in Guadeloupe (French West Indies). Int J Cancer. 2019 Mar 20. doi: 10.1002/ijc.32287
[15] Viel JF et al. Impact of Saharan dust episodes on preterm births in Guadeloupe (French West Indies). Occup Environ Med. 2019 Mar 18. pii: oemed-2018-105405. doi: 10.1136/oemed-2018-105405.
[16] Istvan M et al. Landfills and preterm birth in the Guadeloupe archipelago (French West Indies): a spatial cluster analysis. Trop Med Health. 2019 Jan 9;47:4. doi: 10.1186/s41182-018-0130-9
[17] Saunders L et al. Effect of a Mediterranean diet during pregnancy on fetal growth and preterm delivery: results from a French Caribbean Mother-Child Cohort Study (TIMOUN). Paediatr Perinat Epidemiol. 2014 May;28(3):235-44.
[18] Rouget F et al. Medical and sociodemographic risk factors for preterm birth in a French Caribbean population of African descent. Matern Child Health J. 2013 Aug;17(6):1103-11.
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[20] Rouget et al. Chlordecone exposure and risk of congenital anomalies: the Timoun Mother-Child Cohort Study in Guadeloupe (French West Indies). Environ Sci Pollut Res Int 2019
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Voir également

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